Jean Pierre Marielle
Il est grand, très grand même. La silhouette est droite mais élancée. Les mains sont longues et fines ; il aime à les poser tantôt sur une joue, tantôt sur une épaule. La voix est grave, calme, imposante et fait le vide autour d’elle. Autant d’éléments qui peuvent expliquer cette stupéfiante autorité naturelle qui émane de Jean-Pierre Marielle, et que les années, loin de diminuer, ont rendue toujours plus forte. Mais la réponse, c’est manifeste, est incomplète.
S’il ne s’agissait que de respectabilité physique, Marielle ne différerait guère de ces aimables vieillards dont on recueille religieusement l’expérience de la vie. Or, il est important de souligner à quel point le comédien n’a rien d’un honorable grand-père, encore moins d’un patriarche. Les personnages qu’il a interprétés en dernier dans La Petite Lili (Claude Miller, 2002) ou Les Âmes grises (Yves Angelo, 2005) sont avant tout, essentiellement des solitaires, des célibataires qui mènent une vie en retrait.
Différence notable avec un Michel Bouquet, qui au contraire se définit généralement comme géniteur : le père absent de Comment j’ai tué mon père (Anne Fontaine, 2001) ou le père symbolique de la patrie (Le Promeneur du Champ-de-Mars, Robert Guédiguian, 2005). Marielle, lui n’engendre rien ni personne. Et lorsqu’il livre des performances qui vont à l’encontre de cette réclusion fréquente, il se montre plus cynique, plus monstrueux encore : ses rôles de mondain dans L’Elève (Olivier Schatzky, 1996) ou Quelques jours avec moi (Claude Sautet, 1988) sont ceux qui exploitent le mieux la facette bête et impitoyable du bourgeois superficiel qui sommeille en Marielle.
Néanmoins, c’est l’enveloppe de la solitude qui l’entoure, apport indélébile de son plus beau rôle, celui de Sainte Colombe dans Tous les matins du monde (Alain Corneau, 1991). Rien de doloriste dans cette constante, au contraire. A bien y regarder, Marielle a bien souvent incarné des victimes, mais en les interprétant sinon comme des coupables (Les Ames grises), du moins comme des êtres faussement indifférents (La Petite Lili). Jean-Pierre Marielle aime à jouer de son regard tranquille et de sa voix posée pour faire croire à une apparente invulnérabilité de ses personnages.
Au spectateur de dépasser cette autosatisfaction apparente. Peut-être est-ce là que réside la magie Marielle : dans ce travail que le comédien laisse faire au public. Il ne laissera jamais tomber complètement le masque. Ses personnages garderont toujours leur pudeur farouche et agacée. Chez Marielle, jamais de cris et peu de larmes. Mais ces cris et ces larmes, le spectateur croit presque les voir et les entendre. Ils existent. Le roc Jean-Pierre Marielle n’émeut pas, il bouleverse. Le voir à l’écran, c’est se rappeler que toutes les apparences sont trompeuses. C’est se rappeler que la force, la joie de vivre, le cynisme, la puissance, tout ce qui semble contraire au malheur, ne sont que surface. Il n’y a pas de vie heureuse.Ni la sienne. Ni la leur. Ni la nôtre.
L’humanité presque urgente qui habite Marielle, et qui attire moins la pitié ou la compassion que la sympathie (au sens grec : souffrance partagée), est probablement ce qui rend encore plus impressionnantes sa maîtrise de soi, sa solidité, son assurance. S’il n’a rien d’un patriarche, c’est qu’il n’appartient pas encore au temps passé. La sérénité et la sagesse ne sont pas pour aujourd’hui ; les blessures, même secrètes, saignent encore. Même comme reclus, surtout comme reclus, il est au cœur du monde. Le monde des fragiles, mais aussi des faibles, des lâches.
La filmographie de Marielle comporte au moins autant de comédies que de drames ; dans les comédies, il a incarné avec un talent fou les pauvres types, les salauds, les imbéciles. Mais dans tous ses films, il reste un géant, notre dernier grand séducteur. Il a soixante-treize ans et on ne peut pas se passer de lui. A mi-chemin entre Michel Bouquet, serpent froid, et Michel Serrault, toucan exubérant, Jean-Pierre Marielle tient une place royale dans notre cinéma. Celle du seigneur lion.
Alexia Vanhée
Bravo Alexia...bel éloge !