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© DR - LES VOLEURS d'André Téchiné (1996) p5
20/06/2013 04:24
La critique des INROCKS (suite)
On n’est pas bien sûr que Téchiné ne plaisante pas à demi avec ce filon westernien pour le moins inattendu de sa part : telle silhouette de Catherine Deneuve, sorte de Calamity Jane savoyarde avec sa flasque de bourbon en pogne, telle réplique de Daniel Auteuil dans son commissariat lyonnais ("Ici, c’est Fort Apache"),ressemblent à des clins d’œil à la fois respectueux, distants et amusés au genre. Mais bien au-delà de signes anecdotiques pour cinéphiles fétichistes, la rencontre entre le western et Téchiné est ici superbe et profonde en ce que l’un des grands thèmes westerniens(la fondation d’une famille)y croise naturellement l’un des grands thèmes téchiniens (les vicissitudes d’une famille).
Quoique limpide à suivre, Les Voleurs est compliqué à résumer : le nom de la boîte de nuit, le Mic-Mac, donne une idée de ce qui s’y trame. Un matin, le petit Justin (Julien Rivière) est réveillé en sursaut:on vient de déposer chez lui le cadavre de son père, Ivan (Didier Bezace). Ivan était patron d’un gang de voleurs de voitures,l’héritier naturel du grand-père patriarche et fondateur de la bande.
Les salades pas nettes des adultes viennent de fracturer le chalet idyllique, l’univers protégé de l’enfance. Autour de ce meurtre du père, Téchiné construit un film en toile d’araignée, dévoilant progressivement le complexe réseau de personnages et d’affects gravitant autour de ce fait divers.Le cadavre d’Ivan laisse un vide, et tel un bouchon ayant sauté, libère les passions et les vérités de son entourage.
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© DR - LES VOLEURS d'André Téchiné (1996) p6
20/06/2013 04:33
La critique des INROCKS (suite)
Il y a donc le père d’Ivan, parrain vieillissant mais qui régente encore son petit royaume ; le fils, Justin, gosse subitement obligé de vieillir, en quête du père de substitution ; le frère, Alex (Daniel Auteuil époustouflant), flic de base, devenu fonctionnaire de police plutôt par rejet du père que par vocation ; la femme légitime (Fabienne Babe, excellente à contre-emploi), épouse fordienne enfermée au milieu des grands espaces dans la sphère domestique;la prof de philo quinquagénaire Marie (une Catherine Deneuve "trash",(jamais les points!?)
loin de son image Saint-Laurent), consumée de passion pour Juliette et qui ne laisse pas Alex indifférent ; la femme illégitime, Juliette (Laurence Côte, beau mélange d’âpreté et de fragilité), triple maîtresse d’Ivan, d’Alex et de Marie ; le frère de Juliette, Jimmy (Benoît Magimel), meilleur lieutenant du gang, prêt à prendre la place toute chaude du refroidi Ivan auprès de sa veuve et de son orphelin…A simple lecture, tous ces personnages représentent des figures-types : le Père, la Loi, la Transgression, le Savoir, le Sexe, la Mère, l’Innocence, etc.
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© DR - LES VOLEURS d'André Téchiné (1996) p7
20/06/2013 04:39
La critique des INROCKS (suite)
Mais Téchiné est un cinéaste vibrant, pas un illustrateur de scénario ni un froid théoricien:à chacun, il a su rendre sa chair et sa part d’ambiguïté, son potentiel de vie et sa somme d’incertitudes. Marie, détentrice du savoir, ne sait pas comment s’y prendre dans sa vie amoureuse ; Alex, le flic implacable et buté, ne peut se résoudre à coffrer le gang de son père et du frère de sa maîtresse,rattrapé par ses affects familiaux(tel le Highway patrolman de la chanson de Springsteen qui a inspiré à Sean Penn son Indian runner), ses actes contredisant son discours…
Chaque personnage connaîtra une destinée pas nécessairement conforme à celle qu’on imaginait au début du film. Mais ils sont tous fiévreux, "non réconciliés", "en guerre" avec les autres ou eux-mêmes, en perpétuel état de désir (de sexe, d’amour, de reconnaissance, de paix avec soi-même…), esquissant un obsessionnel ballet existentiel, une polyphonie de passions superbement captés par la caméra charnelle de Téchiné.
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© DR - LES VOLEURS d'André Téchiné (1996) p8
20/06/2013 04:44
La critique des INROCKS (suite)
Au diapason de cet enchevêtrement de trafic affectif, le cinéaste a complexifié sa narration, fracturé la linéarité temporelle en multipliant les allers-retours entre présent (suivant le meurtre) et passé (amenant au meurtre), organisé une sorte de relais entre les points de vue prenant en charge le récit…
Et pourtant, la lecture des Voleurs demeure aisée. Loin de rendre le film vainement alambiqué,la fragmentation temporelle et narrative l’a simplement rendu plus complexe et plus riche : elle permet de ménager des rebondissements , de maintenir une tension dramatique permanente et de transformer un simple argument de série noire en épopée familiale, en saga freudienne.
Car ce sont bien les ambiguïtés humaines qui intéressent le cinéaste, plutôt que les histoires de gendarmes et de voleurs. Téchiné n’est pas un donneur de leçons de morale chaussé de plomb (confier à Bezace un rôle de truand en col blanc est peut-être une réponse subliminale au L 627 de Tavernier).
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© DR - LES VOLEURS d'André Téchiné (1996) p9
20/06/2013 04:53
La critique des INROCKS (fin)
Le gang est ici envisagé comme une PME familiale et il n’est pas indifférent que le "bon fils" soit celui qui prend la suite de l’affaire, et le "mauvais fils" celui qui est devenu commissaire. De même, à la fin, quand Justin batifole avec Jimmy et son flingue en faisant retentir à nouveau son rire d’enfant, on ne sait pas s’il deviendra ou non truand, et peu importe ; mais on est sûr qu’en Jimmy il a retrouvé un "père" et son équilibre affectif.
Téchiné ne porte pas de jugement moral sur ses personnages : il sait qu’il n’y a pas de bons ni de méchants, juste des gens qui se débrouillent avec leur généalogie, leur histoire et les circonstances,des gens qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont.C’est la seule et modeste leçon de ce film sombre et lumineux, théorique et charnel, complexe et limpide : une fusion cinglante entre le cinéma de genre et Téchiné qui prouve, dans la foulée de Ma saison préférée et des Roseaux sauvages, que le cinéaste est en pleine maturité créatrice.
par Serge Kaganski (Merci et bravo pour votre article sensible et intelligent)
le 21 août 1996 à 00h00
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