L'interview de PREMIERE
Dans “Travaux – On sait quand ça commence...”, sa comédie décalée, Brigitte Roüan dirige une Carole Bouquet loufoque et extravertie. Beau travail!
Par Sophie Grassin & Olivier de Bruyn
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Comment Travaux est-il né?
Brigitte Roüan : J’avais eu un premier projet avec Carole, «Chameaux», l’histoire d’un enlèvement dans le désert. Le début était très drôle, la suite beaucoup plus tragique. Àmon grand regret, le film ne s’est pas fait. J’ai alors proposé Travaux à Carole, et elle m’a de nouveau suivie. Comme tout le monde, j’ai fait des travaux chez moi. Je connais les désagréments qu’ils engendrent. De plus, j’ai toujours été impliquée dans les questions relatives à l’immigration, la défense des sans-papiers... C’est comme ça: les travaux sont rarement effectués par des Français. J’ai donc mixé ces thèmes dans une comédie.
Aviez-vous dès le départ l’intention de signer une fantaisie déjantée?
Carole Bouquet : Il n’y a rien de prémédité chez Brigitte. Elle ne décide pas d’être farfelue! Elle envisage simplement la vie avec une distance et un humour ravageurs.
Pourquoi avoir choisi de travailler ensemble?
B. R. : J’ai deux fantasmes féminins. D’un côté, la reine Victoria avec sa robe pleine de taches. De l’autre, la bimbo agrégée de maths, la fille sublimement belle que l’on prend pour une conne alors qu’elle s’avère supérieurement intelligente. On est toujours attiré par ce que l’on n’est pas. J’ajoute qu’en France Carole est la meilleure...
C. B. : Mon désir est né de la rencontre avec Brigitte et de la découverte du scénario. Une merveille, un pur bijou...
B. R. : Il n’a pourtant cessé d’être refusé. Et le film s’est monté sans aucune chaîne de télévision. On me reprochait l’absence d’une histoire d’amour traditionnelle. Il y a pourtant beaucoup de désir et de sensualité dans Travaux. Tous ces hommes autour de Carole... Ils l’effleurent, l’admirent, l’entourent, la portent... Les télés se méfiaient aussi des scènes de danse. Du côté Risky Business. Pourtant, le cinéma, c’est ça! Moi, j’aime les choses simples. Premier degré.Quand j’écris dans un de mes scénarios:"Elle marche sur un petit nuage"“Post coïtum, animal triste”, 97], je filme mon héroïne flottant sur ce petit nuage. Lorsque j’imagine «Danse des sept voiles»ou «Claquettes» [“Travaux”], je me dis que ce serait bien de les voir à l’écran. Je suis comme je suis: j’aime à la fois l’extrême réalité et le plaisir des envolées.
La vaisselle qui se range toute seule, c’est une référence à Mary Poppins?
B. R. : Plutôt à Esther Williams. J’aime beaucoup les lendemains de fête. Ce moment de douce solitude, avec mon appartement en désordre, encore habité des souvenirs de la veille. Il y a un côté magique. Or, si je pense «magie», je filme «magie»!
Vous semblez aimer le cinéma muet...
B. R. : J’ai en effet, revu tous les Laurel et Hardy. Et truffé Travaux de références plus ou moins conscientes. Lorsque Carole se prend les pieds dans le ciment et que les ouvriers se figent derrière elle, c’est une allusion à La Belle au bois dormant. Je me suis aussi inspiré du Général Dourakine. Et plus particulièrement de la scène où Mme Papovski, prise jusqu’à la taille dans un plancher qui vient de s’effondrer, se fait fouetter par des moujiks. Quand j’étais petite, cet épisode me fascinait. Cette brave comtesse de Ségur écrivait des choses hyperérotiques...
Carole, on vous propose rarement d’interpréter des héroïnes aussi extraverties...
C. B. : De plus en plus! Dans Blanche ( Bernie Bonvoisin.), je ne jouais pas un rôle... très normal. Ceux que je tiens dans les comédies de Michel Blanc ne le sont pas non plus.
On sent une jubilation dans votre interprétation. A-t-elle toujours été au rendez-vous?
C. B. : Non, elle a même été contrariée d’emblée. Au Conservatoire, j’étais impressionnée. J’avais tellement honte de ce que je faisais que je n’arrivais pas à profiter de mon métier. Il m’a fallu du temps pour me débarrasser de ces pesanteurs. Quand j’ai vu Cet Obscur Objet du désir ( Luis Bunuel, 77) des années après sa réalisation, j’ai trouvé le film magnifique, mais, à l’époque, je me jugeais épouvantable! Le Jour des idiots ( Werner Schroeter, 83) a été une étape importante. Puis il y a eu Trop belle pour toi! ( Bertrand Blier, 88). À partir de là, je me suis amusée. Je n’ai plus eu peur. Ni de rater ni du ridicule. Je peux même assumer d’être mauvaise.
Brigitte, la peur de rater, vous connaissez?
B. R. : J’ai la trouille tout le temps! Comme actrice, comme réalisatrice... Tout le temps. Quand je joue, je plonge dans mon rôle et je fais plein d’éclaboussures. Carole, elle, glisse à la surface, et nage, nage, nage... Elle ne manque jamais de souffle.
Ça vous dérangeait de ne pas jouer dans votre film?
B. R. : Pas une seconde. Bien sûr, j’avais écrit le rôle en pensant à moi. C’est quand même un rôle en or...
C. B. : Oui, oui, dis-le!
B. R. : Bref, quand j’ai repris le projet de Travaux, le premier producteur m’a posé une condition: que je n’y joue pas. Évidemment, je l’ai très mal pris. Pour l’anecdote, ce n’est d’ailleurs pas lui qui a financé le film, mais Humbert Balsan. Cela m’a toutefois permis d’accepter l’idée que je n’interpréterais pas nécessairement l’héroïne. À partir du moment où j’ai pensé à Carole, Travaux a pris une autre direction.
Carole, avez-vous suivi des cours de danse?
C. B. : Des cours de tout! Même de rap. Et je vous le dis tout de suite, je ne suis pas faite pour ça. Je ne deviendrai jamais une danseuse de hip-hop... Cela dit, je savais que l’important n’était pas la performance mais le décalage, le côté chaplinesque...
B. R. : Carole est partante pour tout. Elle fait même une cascade dans le film: elle tombe d’une échelle de 5 mètres sur des cartons. Ça peut flanquer la trouille.
C. B. : Surtout que j’ai le vertige. Tomber, je m’en foutais, mais être là-haut, oh là...
B. R. : La capacité d’adaptation de Carole m’impressionne. Dans Travaux, il lui fallait jouer avec des figures, Aldo Maccione ou Jean-Pierre Castaldi, des gamins, des non-professionnels. Elle absorbe tout.
D’où vient l’idée de ce casting éclectique ?
B. R. : Je raisonne en terme de matière. À partir du moment où Carole était là comme une sorte de grande fleur coupée, d’idéogramme élégant, il me fallait autour d’elle du brut, du massif, de l’empoignade, du bruit, du non-aseptisé, des ouvriers qui se mouchent dans leurs doigts... Je n’en ai d’ailleurs pas mis assez.
Et Aldo Maccione?
C. B. : C’est un génie comique! Sa vivacité et son intelligence sont fascinantes. Vraiment! J’aurais aimé tourner davantage avec lui, j’aurais appris des trucs.
B. R. : Il est très malin. Cela n’a pas été simple de le convaincre, il ne veut plus tourner. Quand il est arrivé sur le film, il m’a dit: «Aldo la classe!» Je me demandais comment insérer ça. Puis, finalement, il a oublié le côté «best-of» de lui-même. Il savait que c’était hors sujet. Il s’est contenté, avec malice, d’apporter quelques petites touches personnelles.
Travaux a une dimension politique: Mme Chantal défend les sans-papiers. N’avez-vous pas peur d’être taxée de «politiquement correcte»?
B. R. : Chantal est une bobo de bonne volonté... Comme moi. Lors de mon engagement pour les sans-papiers, j’ai marrainé une jeune Chinoise. Je me souviens avoir songé: j’aurais préféré une Africaine, je connais mieux l’Afrique. Ça, c’est très bobo. Il est facile de participer à une manif, mais accueillir des personnes chez soi est une toute autre histoire. La comédie est le meilleur moyen d’interpeller des gens qui ignorent tout des conditions dans lesquelles vivent les immigrés en France. Nous fermons trop souvent les yeux: il y a des lois scélérates dans notre pays. Il faut le dire. Et le redire...