Voici le temps des Assassins.
Commentaire par Olivier Bitoun
Ce n'est que le début d'une longue descente aux enfers... Julien Duvivier n'est pas réputé pour porter un regard tendre et optimiste sur l'humanité. Son œuvre serait plutôt une exploration de la noirceur de l'âme humaine : « Ma nature me pousse vers des thèmes âpres, noirs, amers. J'ai bien l'impression que nous traversons une ère où les gens ne s'aiment pas. » Lui qui a été le chantre du front populaire (« La Belle équipe », 1936) avant de sentir le courant putride des années trente (que symbolise de la plus belle manière son chef d'œuvre, « La Fin du jour », en 1939), qui conduira à l'horreur nazie et à la collaboration (évoqué en creux dans « Panique » en 1947), signe au milieu des années cinquante cette œuvre terrible, implacable, d'une noirceur absolue.
Sa peinture des bas-fonds frappe toujours aussi fort aujourd'hui. Bas-fonds d'une ville (le quartier des Halles et ses recoins sordides) mais surtout bas-fonds d'une humanité scélérate, perverse, manipulatrice. Pourtant, le film démarre tranquillement sur un ton naturaliste, où Duvivier nous fait ressentir avec brio la vie animée du quartier des Halles et d'un restaurant. Puis, avec l'arrivée de Catherine, le film dérape peu à peu, nous emporte vers l'abîme et la nuit, se fait de plus en plus inquiétant, abstrait, fantasmagorique presque. Catherine, magnifiquement incarnée par Danièle Delorme, est au centre d'un tourbillon qui entraîne un à un Chatelin et son entourage.
Elle synthétise tout ce que l'humain a de plus vil, mais elle est aussi une victime, ange du mal qui porte profondément en elle les cicatrices du monde. Cible privilégiée de la Nouvelle Vague, Duvivier n'en est pas moins un cinéaste admirable. La précision de ses cadres, de ses mouvements de caméra, de l'emplacement des acteurs, du découpage et des lumières (il est superbement épaulé par le grand chef opérateur Armand Thirard) fait de « Voici le temps des assassins » un classique indémodable, une œuvre sombre qui atteint par moments les accents des grandes tragédies. Magnifique.
Olivier Bitoun