Carrière américaine (fin)
L'interprétation de cette victoire est appréhendée d'une toute autre manière aux États-Unis, où l'on essaye plutôt de rattacher celle-ci à l'évolution des exigences des jurés de l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences, à savoir le vieillisme. Ainsi par exemple, Todd McCarthy, après la cérémonie des Oscars, se montre critique dans The Hollywood Reporter et considère que le film ne méritait pas une telle moisson de récompenses, sa victoire étant selon lui due au fait que « cette année, il n'y avait pas de film particulièrement remarquable, ou alors qu'il y avait déjà un favori immensément populaire ». Il met cette victoire au même rang que celle de films comme Crash, Miss Daisy et son chauffeur, Rocky ou Oliver!, dont « un an plus tard à peine, les gens y repensent et se demandent "pourquoi ?" ». Quant à la performance de Jean Dujardin et sa récompense de meilleur acteur, il la compare à celle de Roberto Benigni dans La Vie est belle, et se demande « comment diable une telle chose a-t-elle pu se produire ?"
Au delà de « sa nouveauté et de son charme » qu'il salue tout de même, le film aurait selon lui le défaut de représenter « la métaphore de la peur du progrès et de la technologie ». McCarthy estime que « le refus de Georges Valentin de changer avec son temps traduit le malaise de la vieille garde face aux nouvelles façons de faire du cinéma, qu'elle ne comprend pas ou ne veut pas comprendre », et qu'il aurait été plus intéressant pour l'Academy de primer Hugo Cabret de Martin Scorsese, qui représente selon lui la philosophie inverse. Scorsese, appartenant désormais à cette vieille garde, a ici eu recours aux nouvelles technologies, pour créer un univers, démarche que le journaliste juge « infiniment plus complexe et ambitieuse » que celle de Michel Hazanavicius.
De manière plus générale et moins virulente, certains grands journaux américains se sont en effet agacés de cette victoire affirmant que The Artist était, comme Le Discours d'un roi l'année précédente, conforme au goût du « vieil homme blanc », majoritaire au sein de l'Académie des Oscars (composée de 94 % de Blancs, de 77 % d'hommes et de 54 % de personnes âgées de 60 ans et plus selon une étude du Los Angeles Times[). Ce long métrage serait, pour le New Yorker une « flatterie » facile, une «célébration du passé » et un « voyage nostalgique » dans l'âge d'or révolu d'Hollywood, prompt à émouvoir la cible la plus large de votants.
À l'inverse, pour d'autres comme Richard Verrier, journaliste du Los Angeles Times, la consécration de The Artist est justement le symbole d'une innovation remarquable pour les jurés de la cérémonie des Oscars. Selon lui, le film va effectivement à contre-courant de la « tendance des membres du jury des Oscars à privilégier les longs-métrages tournés dans des endroits exotiques loin de L.A. où ils résident pour la plupart ». De la même manière, Chuck Walton, rédacteur en chef de Fandago analyse ce phénomène de récompense des films tournés à l'étranger comme « simplement de l'ordre du subconscient, les choix de l'Académie étant souvent des films qui emmènent en voyage, loin du cocon de Los Angeles ». À l'inverse, The Artist donne justement pour lui « un coup de jeune à ce qui est vieux : c'est le L.A. classique, mais revu par des yeux français ».