Carrière américaine (3)
Du fait donc du travail de la Weinstein Company et plus particulièrement d'Harvey Weinstein, le film fait aux États-Unis le tour des différents festivals et cérémonies de récompenses, avec autant d'awards en poche, de la fin 2011 au début 2012. Ce marathon fait figure de prélude à la cérémonie des Oscars et permet au film d'espérer l'attribution des « Oscars majeurs » de la part des jurés de l'Académie, bien souvent présents lors de ces différents festivals de cinéma. En effet, pour Olivier Bonnard du Nouvel Observateur, par exemple, la victoire du film aux Oscars s'explique notamment par l'excellent travail de communication du distributeur américain, qui aurait savamment réussi à faire oublier qu'il s'agissait d'un film français, chose facilitée par l'absence de dialogues, les cartons de texte en langue anglaise et les mouvements de lèvres de comédiens révélant une série de phrases prononcées en anglais.
Ce désir d'« entretenir l’illusion d’un film américain » fut par ailleurs l'un des objectifs revendiqués du réalisateur via la reconstitution de l'ambiance de cette époque tout à fait typiquement américaine, le tournage du film à Los Angeles puis le choix d'une distribution et d'une équipe technique très majoritairement américaine. À noter également dans ce sens que la Warner Bros. est entrée dans le plan de financement du film lorsqu'elle en acheta les droits pour la distribution française. Ces données (tournage, équipe et circulation de fonds américains...) ont d'ailleurs permis à The Artist de concourir aux Independent Spirit Awards avec l'étiquette de film américain. Le Figaro note, de la même façon, que, même s'il s'agit d'un film français, The Artist est « au moins autant américain ».
En effet, le réalisateur lui-même parle de l'« essence profondément américaine » de son film, véritable « lettre d'amour à Hollywood », sans oublier que la langue de l'œuvre est l'anglais, dans les intertitres originaux comme dans les quelques mots de dialogue prononcés à la fin. Mais, pour le journal français, « il ne s'agit pas pour autant de bouder [son] plaisir. Peu importe au fond que The Artist ait l'air d'un film américain puisque cet air a été habilement façonné par des Français qui ont compris, mieux que beaucoup de natifs américains, ce qui a fait l'âge d'or d'Hollywood ». Le journal termine en citant Michel Hazanavicius recevant le Director's Guild Award qui avait déclaré : « Je ne suis pas américain et, en fait, je ne suis pas français non plus. Je suis cinéaste. ». De manière moins mesurée, le critique et historien américain Robert Zaretsky de The New York Times laisse entendre que le côté américain du film peut être interprété facilement comme le principal facteur de sa réussite critique, et par la même le symbole d'un phénomène plus large d'américanisation du cinéma au niveau mondial.
En effet, il titre son article consacré aux multiples qualifications du film aux Oscars, en français : « Vive la différence ! ». Il y qualifie Jean Dujardin de nouvelle icône française des deux côtés de l'Atlantique. Selon lui, The Artist incarne : pour certains une idée du cinéma français (indépendant, innovant, etc.), et pour d'autres une capitulation du cinéma français face aux exigences d'un succès américain. En d'autres termes, soit le film validerait l'exception culturelle de la France, soit au contraire, il apporterait la preuve que cette exception a actuellement besoin d'un soutien américain puissant (en l'occurrence : le choix d'un scénario mettant à l'honneur la puissance des États-Unis, ainsi qu'un allié de taille au niveau de la distribution, la Weinstein Company).