par Alexandre Tylski, Université Toulouse II (Fin)
Le rideau tombe : l’humain
Derrière le miroir, alors qu’il a « joué » de son rôle d’adulte paternaliste pendant tout le film, Andrzej s’avère un homme commun et lâche (les hommes dans les films de Polanski seront très souvent dépeints ainsi). Revers d’une masculinité affichée (et faussement barbare), la phrase « un homme, un vrai » est répété dans LE COUTEAU DANS L'EAU comme un leitmotiv égal à celui du couteau (véritable fil conducteur du récit). Krystyna, voyant à la fin son époux apeuré par la disparition de l’étudiant, lui lance au visage : « Tu trembles, tu as peur. Le voilà l’homme le vrai ! Cabotin ! » Le rideau tombe, le masque est jeté, à l’image de la voile que le couple fait descendre alors qu’ils repartent. Derrière l’homme viril attendant sa femme sur le quai, à la fin, on découvre une minute plus tard le même homme se réfugiant à l’intérieur du voilier, en coulisses, tremblant de froid.
Un « couteau dans l’eau » est peut-être autant une puissante métaphore sexuelle qu’une mise à mal même de la sexualité et du phallus « qui tombe à l’eau » (comme le week-end tombera à l’eau dans le film). Le mari semble ainsi « se rouiller ». Le film se termine en fait sur une réponse. Le mari racontera la fin de son histoire à propos d’un ami : « Il était trop sûr de lui, il ne s’était pas rendu compte qu’il s’était ramolli. » Ce sont les tous derniers mots du COUTEAU DANS L'EAU, film résolument anti-narcissique, lucide et en définitive « terre à terre ». Alors que le couple, à la fin, reprend sans un mot leur routine quotidienne (elle a remis ses lunettes, il referme la cabine de son bateau et verrouille, et tous deux reprennent leur sac de bagnard), le sentiment de responsabilité rattrape Andrzej, il doit revenir sur terre au sens propre comme au sens figuré. La voile de son voilier tombe comme un rideau après une représentation, il ne s’agit plus de jouer la comédie désormais.
A la croisée des chemins, où tout est possible à nouveau, Andrzej finit par avouer sa peur et fait vœu d’humilité devant sa femme - qui aura été en un sens celle à lui ouvrir les yeux après n’avoir presque rien dit de tout le voyage. Ses rares paroles sont tranchantes. LE COUTEAU DANS L'EAU pourrait dès lors s’illustrer de la phrase de Beaumarchais : « On ne peut corriger les hommes qu'en les faisant voir tels qu'ils sont. » (Le Mariage de Figaro, Préface).Mais Krystyna pardonne :« Oublie la police. Ta peur me suffit.»Alors, la profondeur de champ au fond des images finales, derrière les vitres de la voiture, ne sont plus des fuites mais des chemins, des ouvertures, des tranchées, dans lesquelles le couple pourra, pourrait, désormais vivre et repartir à zéro.
Qui y’a-t-il derrière le voile (la voile) et l’image de ce couple sinon la déchirure (Répulsion développera intégralement cette idée) ? L’être humain selon Polanski n’est jamais un génie flottant au milieu des galaxies mais un être blessé, souvent à terre. En ce sens, la vision de l’être humain de Polanski nous semble plus Pascalienne que Bergsonienne : « Car, enfin, qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leurs principes sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. » (Pascal, Pensées, II, 72).L’aspect cancrelat de l’homme dépeint par Polanski trouvera dans Répulsion, le long-métrage suivant de Roman Polanski, une forme encore plus évidente, plus effrayante aussi.(Bien moins bon,ce film à mon avis)