par Alexandre Tylski, Université Toulouse II (suite 11)
La musique comme libération
Musicalement, aussi, le film cadre les désirs latents de ces personnages. Une musique jazzy, celle de Komeda, laisse entendre une « démocratie » où chacun aurait droit à son moment de solo, son monologue et une exposition du corps. La musique dans sa thématique, exprime un va et vient, comme un flux allant d’un personnage à un autre. Ce son jazz nourrit une sensualité lancinante (le doux crescendo du saxophone alors que le jeune monte au mât en est en ce sens marquant), une fièvre, déstabilisant quelque peu la fixité de l’image et des personnages. Quant à l’air sifflé par le jeune, il s’instaure et se propage bientôt chez le couple comme une subversion (n’oublions pas que le jazz dans la Pologne de l'époque n’est pas encore accepté). C’est en sifflant cet air que le mari passe de l’huile sur le corps de son épouse. Pour autant, la musique dans le film et ses nombreux solos, notamment de saxophone, ne font qu’accroître le sentiment de solitude de chacun des protagonistes. C’est le « lamento du moustique » qu’intriguera l’étudiant esseulé. Autant de petites musiques intérieures…
Lorsque Polanski réduit encore davantage le huis clos à l’intérieur même du voilier, la musique et les bouches se délient davantage encore. Les corps se dénudent plus que jamais (l’étudiant regardera Krystyna se déshabiller comme le voyeur dans Rire de toutes ses dents et comme dans bien d'autres films encore de Polanski), les corps se rapprochent. Alors dans cette intimité presque forcée, chacun des trois personnages fera une déclaration masquée, une confession. Ce seront les seuls moments où les personnages auront droit à un monologue tendre et posé, mais si troublant et révélateur sur leur identité et leur angoisse. Ce sera la jeune femme qui débutera la confession - alors même que son mari n’écoute plus, pipe au bec comme un vieillard. Krystyna chante :
« Ne dis plus rien. Ne me regarde plus ainsi. Laisse-moi partir. Fini le temps des mots d’amour. Des clairs de lune, des étoiles. Fini le temps de la tendresse. Ne mens pas, ne me demande rien. Tu sais qu’il ne nous reste rien. Tout est solitude, tu n’as plus besoin de moi. Le bonheur s’est envolé. Nous ne savons plus nous aimer. Nous ne confondons plus le jour avec la nuit. Le tic-tac des pendules t’a emporté. Tu n’es plus le même…»
Le mari n’a pas écouté, ne sait plus aimer son épouse tombée dans la solitude – elle qui oublie la suite de la chanson comme les restes envolés d’un temps bien lointain. Ils ont changé. Seul alors l’étudiant l’écoute chanter (c’est le premier contact réel entre elle et lui). Alors qu’il l’écoute, il tient dans ses mains une ceinture et la sandale de Krystyna (qu’il a gagné en gage pendant la partie de jonchets), il a l’air d’un fétichiste amoureux. Il lui répond par poème interposé : « Nuit. Le pétrole baisse dans la lampe. J’entends le lamento d’un moustique. Mère, ces étoiles dans le ciel. Est-ce toi ? Ou cette voile blanche sur le lac… ou cette vague sur la rive oblique ? Ta main a-t-elle jeté cette poussière d’étoiles sur mes pages ? Ou danses-tu à midi avec les abeilles ? Dans les chambres d’or de l’été ? Hier, j’ai trouvé une épingle dans les roseaux. Est-ce la tienne ? »