par Alexandre Tylski, Université Toulouse II (suite 10)
Polanski et les objets
Ironiquement, alors que le couple a installé minutieusement les objets de cuisine et qu’ils déjeunent, l’étudiant leur lance: « N’oubliez pas les rince-doigts ! » Du bout des doigts, la scène du repas est riche de sensualité et Polanski sait la filmer dans les moindres détails. Le corps y parle : « C’est mon estomac qui me le dit » lance le mari. La petite culotte frou-frou de Krystyna, filmée sans relâche par Polanski, est associée un instant à la casserole par un ironique jeu de cadrage ; cette même casserole brûlante que le jeune tentera de tenir dans les mains sans broncher. Jusqu’où va la résistance du corps ? Jusqu’où mène l’orgueil qui y habite ?
Les objets dans LE COUTEAU DANS L'EAU sont brûlants, coupants et vivants (« le mikado ce n’est pas que du bois, mais un organisme vivant » dira Andrzej). Ce n’est donc plus seulement un film trio, mais quatuor, voire quintette, où le décor et les accessoires (et la caméra) sont tout autant des protagonistes parlants. Et nous retrouvons au gré des films de Polanski ce même élan théâtral vers l’accessoire, ce même désir d’être au plus près du matériel, de l’outil, de l’être humain :
- le vélo dans La Bicyclette (1955)
- le canif dans Le Meurtre (1956)
- l’armoire dans Deux hommes et une armoire (1958)
- la lampe et les poupées dans La Lampe (1959)
- la chaise et la laisse dans Le Gros et le maigre (1960)
- la traîneau dans Les Mammifères (1962)
- le couteau dans Le Couteau dans l’eau (1962)
- le rasoir et le lapin dans Répulsion (1965)
- les œufs et le cerf-volant dans Cul-de-sac (1966)
- l’armoire dans Le Bébé de Rosemary (1968)
- le livre dans La Neuvième Porte (1999)
- le piano dans Le Pianiste (2002)
« Les gros plans d’objets (et qu’est-ce, si ce n’est de la photo ?reviennent en tête les lunettes et la pipe de Mondrian photographiées par Kertész) procèdent des natures mortes : un couteau avec une pipe, des boudoirs qui font place à un jeu de jonchets, une ceinture et une sandale qui sont des objets en gages» (Hervé Guibert, Cinématographe, n.40).
Nature morte peut-être mais ces objets sont dans LE COUTEAU DANS L'EAU en direct lien avec les corps vivants et les bouches: ainsi la pipe qu’allume Andrzej seul à l’intérieur alors que, dehors, Krystyna fume une cigarette et que l’étudiant, une tige dans la bouche, cherche à imiter le son des oiseaux. Substituts de baisers volés ou rêvés, cette scène nocturne « en bouche » est d’une rare sensualité alors même qu’au son, le croassement des crapauds résonnent et vient souligner l’aspect primitif et batracien des désirs suspendus.