par Alexandre Tylski, Université Toulouse II (suite 9)
Lorsque Krystyna et l’étudiant s’embrassent comme deux adolescents,une sonnerie les arrêtent un instant, puis ils se touchent les doigts et s’embrassent à nouveau. La toile laiteuse derrière eux, s’agite dans le vent comme des battements de cœur, et fait figure d’écran, de miroir ou de drap invitant à la chair. Les lignes transversales dessinées sur la toile (et sur lesquelles Polanski s’attarde un moment avant de couper l’image) viennent doucement renverser l’esthétique du film basée sur les verticales (le mât, les fougères, les cordes, etc.) et les horizontales (l’horizon, le bateau, etc.) comme autant de lignes de fuite (fuites comme rêvées en arrière pensée par les personnages). Mais tout rentrera dans l’ordre lorsque le jeune « se retire » du voilier en courant sur des troncs d’arbre flottant sur l’eau (un retour poétique à l’horizontalité, emblématique d’une esthétique liée aux tensions dramatiques).
Il y a dans LE COUTEAU DANS L'EAU une osmose ineffable entre la caméra et le corps. Lorsque les deux hommes tirent le voilier dans les marécages, les hautes fougères leur glissent sur la peau et la caméra avec (et le son des fougères refait en post-synchronisation ressemble à du papier froissé soulignant encore ce rapport à la peau). La caméra est un personnage de sensualité aussi (le film Calme Blanc de Philip Noyce réalisé en 1990 tentera de retrouver cette sensualité du cadre à travers un huis clos marin et trois personnages). Pour parvenir à créer ce climat, Polanski travaille beaucoup la profondeur de champ, et la longueur des fragments, en plaçant des corps à demi nus placés au premier plan. Nous verrons souvent au premier plan le corps nu du jeune et, au fond, le couple, plus petit, comme « embrassé » par le corps de l’étudiant. Et, inversement, nous verrons le couple attablé au premier plan et le jeune homme au loin de la taille des bouteilles ; il semble faire partie du repas et être dégusté par le couple. Du cadrage tout en doigté où chacun est sujet et objet de désir.