par Alexandre Tylski, Université Toulouse II (suite 8)
La sensualité par le cadrage
Derrière la lutte, le désir et une femme. Dans sa critique du film, Henri Chapier parlait précisément du film comme d’un essai cinématographique sur la tyrannie du désir: « Entre l’éloge de la spontanéité chez l’adolescent et le mépris du « macho » quadragénaire, on voit surgir le portrait d’une jeune femme déjà résolue à ne plus se contenter de son statut d’objet érotique. (…) [Polanski] se livre à une véritable étude des frustrations sexuelles contemporaines. » (Le Quotidien de Paris, 22/06/1978).
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Le sentiment du désir, Polanski le délivre par ses cadrages, son attention aux corps, au vent, à l’eau, aux petits riens, avec beaucoup de doigté (mot revenant par ailleurs dans les dialogues du film à plusieurs reprises). Avec LE COUTEAU DANS L'EAU, nous sommes précisément dans un rapport sensuel du bout des doigts, du bout des pieds, du bout de la peau, dans le profond.
Dans une scène, le jeune,allongé sur le dos regarde le ciel et tend son doigt en l’air, ferme un œil puis l’autre. Un effet d’optique qui, on le sait, permet de voir le même objet sous deux angles différents simplement en fermant un œil.Polanski s’amuse à simuler cet effet d’optique en gardant un même angle de vue mais en montant"cut"une image du doigt à gauche dans le cadrage, puis « cut » une image du doigt à droite dans le cadre. Tout le film se résumerait ainsi à adopter un point de vue humain observant les corps, et la tension des corps, d’un même point de vue, mais, de manière distincte, selon le pouvoir du montage et du cadrage s’acharnant à ciseler les postures.
Ainsi, un peu plus tard dans le film, se joue une scène d’intimidation entre le mari et le jeune avec le jeu du couteau passant entre leurs doigts. Scène dans laquelle les deux corps sont presque collés l’un à l’autre dans le cadre (ce rapport obligé du corps à corps étant par ailleurs un des intérêts majeurs des huis clos chez Polanski). Les champs et contre-champs évoquent ici un dialogue alors même que l’absence de dialogue règne. Andrzej regarde fixement le jeune entre violence et désir. La femme n’est alors qu’un lointain crocodile, hors-champ. Les cadrages évoquent autant un duel de western qu’une scène amoureuse, avec, pour cœur, les doigts des deux hommes. Qu’est-ce qu’un homme ?