par Alexandre Tylski, Université Toulouse II (suite 4)
Un homme et une femme
LE COUTEAU DANS L'EAU a un début cousin du Voyage en Italie(1953)de Roberto Rossellini : un couple en voiture part en vacances, vacances qui tournent à la rupture. Le générique du COUTEAU DANS L'EAU défile sur l’image de ce couple en voiture. Et le reflet des arbres sur le pare-brise fait apparaître des ombres et un sentiment de fuite et d’évaporation sur les visages, presque irrités, de ce couple. Nous n’entendons d’abord pas le couple parler dans leur voiture (fait assez rare au cinéma). C’est un voile, une distance, voire un masque (le son est masqué), qui sera levé, comme au théâtre.
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La distance sonore ici souligne la froideur de leur relation, la gèle. Pendant le film, Andrzej et Krystyna ne se diront rien sinon des banalités quotidiennes que Polanski décrit minutieusement. Le dénouement sera révélateur, libérateur. Le voile jeté, le couple se déchaîne et se dit tout. L’homme: « Tu me débectes, sans moi tu serais une pute ». La femme: « Cabotin ! »
Dès l’incipit, la cocotte minute en vitre (la voiture, la machine) est en route et les rapports tendus de pouvoir déjà enclenchés : la femme laisse ainsi dès le début le volant à son mari, celui-ci peu satisfait de la manière de conduire de son épouse (peu satisfait de sa conduite). On retrouvera la métaphore du «comment (se) conduire »dans Tess en 1979 lorsque Tess ne voudra pas monter en voiture avec son paternaliste cousin car être conduit, on le sait,n’est pas commander.LE COUTEAU DANS L'EAU marque la première incursion cinématographique de Polanski dans le couple (une incursion dont le point culminant à ce jour est l’intéressant Lunes de fiel, 1992, voire même La Jeune Fille et la mort deux ans plus tard).
Mais plus que le couple peut-être, Polanski s’intéresse à la place de la femme. Ou plutôt: c’est la femme qui prend place dans son cinéma (une émergence amorcée avec Quand les anges tombent en 1959). Du propre aveu de Polanski, les femmes dans ses films sont généralement des victimes (la vieille madame pipi des Anges…, puis Carol de Répulsion, Rosemary, Tess, la femme du docteur Walker dans Frantic ou encore La Jeune Fille). Mais elles n’aiment pour autant pas nécessairement être « menées en bateau. »
L’émancipation de la femme est le sujet même de Tess, mais aussi du COUTEAU DANS L'EAU (dans sa conclusion), Lunes de Fiel (1992) et La Jeune Fille et la Mort (1994). Le couple homme-femme chez Polanski, qu’il ait une teneur politique ou non,est souvent un alibi pour parler d’une femme,de son amour des femmes. Et le duo masculin, un alibi pour parler des thématiques favorites de Roman Polanski comme nous allons le voir.