Entretien avec Patrick Sénécal
Par Marc Boisclair :13Juin 2010
Ce mois-ci, dans le cadre de notre «13 questions pour… » et afin de célébrer la parution en vidéo du film LES 7 JOURS DU TALION (disponible le 22 juin prochain), j’ai eu la chance d’interroger l’homme derrière cette sordide histoire de vengeance et de bon nombre de récits tout aussi macabres.
Assurément l’auteur de littérature d’horreur et de fantastique le plus populaire de l’histoire du Québec, Patrick Senécal a officiellement débuté son parcours de romancier en 1994 avec la publication de son premier roman, 5150 RUE DES ORMES (réédité en 2001). L’écrivain explora davantage le genre par la suite avec ses romans LE PASSAGER (réédité en 2002), SUR LE SEUIL, ALISS, LES SEPT JOURS DU TALION, ONIRIA, LE VIDE et finalement HELL.COM. Outre la littérature destinée à un public adulte averti, Senécal s’adonna aussi à l’épouvante pour les plus jeunes en 2007 avec le roman SEPT COMME SETTEUR.
Maniaque de cinéma, l’auteur a aussi travaillé à l’adaptation de trois de ses romans au grand écran jusqu’à maintenant: SUR LE SEUIL (co-scénariste avec Éric Tessier) en 2003, 5150 RUE DES ORMES en 2009 et, bien entendu, LES 7 JOURS DU TALION cette année.
J’aurais évidemment eu des dizaines de questions à poser à l’auteur concernant l’ensemble de son œuvre et de ses projets à venir, mais il a fallu que j’en sélectionne 13 pour notre entretien mensuel, que je vous présente aujourd’hui dans un retour au format écrit.
#1
Marc Boisclair – Comment se porte la littérature fantastique québécoise en 2010?
Patrick Sénécal – Je ne suis pas un spécialiste, je ne saurais trop dire. C’est sûr que ce genre de littérature prend plus de place au Québec qu’avant, que les éditeurs sont plus ouverts qu’avant. Mais en même temps, comme partout, il y a du bon et du n’importe quoi. Le problème du fantastique, c’est que beaucoup de gens croient qu’ils peuvent en faire, alors que c’est faux. C’est un genre dans lequel il est facile de tomber dans le grotesque. Ça demeure tout de même un genre un peu marginal, comparé, par exemple, au polar qui grandit de plus en plus.
#2
SB – Les fans d’horreur et de fantastique connaissent bien ton œuvre, mais beaucoup de gens moins attirés par ces deux genres te lisent aussi.Comment expliques-tu ce phénomène
PS – Je crois qu’au départ, je fais des romans noirs. Des romans purement fantastiques, je n’en ai que trois, et l’horreur est plus une manière qu’un genre (pour moi, en tout cas).
Dans tous mes romans, je parle de la noirceur humaine, et ça, ça peut attirer plus de gens qu’on croit. Et dans mes derniers romans, il y a une sorte de réflexion sociale qui peut aussi attirer toutes sortes de gens. Mais, bon, je pense aussi que tout le monde aime se faire raconter une histoire haletante et il semble que c’est ce que beaucoup de gens apprécient chez moi.
#3
SB – Ton dernier roman, HELL.COM, suit Daniel Saul dans sa descente aux enfers suite à la découverte d’un site web illégal où tout est permis. Ton personnage vivra par l’entremise de ce site des expériences sexuelles et violentes particulièrement intenses et difficiles à supporter. Malgré ce niveau de violence présent dans tes romans, crois-tu avoir une certaine limite à ne jamais franchir; certains tabous?
PS – Il n’y a pas de sujets tabous, tout est dans la manière. Par exemple, je parle souvent de mort d’enfants dans mes livres, mais je refuse d’aller dans les détails explicites. Dans LE TALION, il était hors de question que je décrive le viol de la petite fille. Dans les scènes violentes,je pourrais toujours être plus explicite,c’est facile.Mais est-ce que c’est nécessaire? Trop de violence peut créer une lassitude, une complaisance, et c’est toujours cette ultime limite que je m’efforce de rejoindre sans la dépasser. Mais tout cela demeure subjectif. Pour certains lecteurs, je balance tout cela très bien, mais pour d’autres, je vais sans doute trop loin. Nous n’avons pas tous les mêmes limites.
#4
SB – Avec HELL.COM, tu explores l’univers d’Internet, tandis que dans ton roman précédent, LE VIDE, tu t’attaques à la télé-réalité. Y voyais-tu, dans les deux cas, une occasion de critiquer ces modes de divertissement populaire?
PS – Ce n’est pas autant les modes de divertissement que je voulais analyser que les moyens futiles qu’on utilise pour fuir l’ennui ou le vide existentiel que nous ressentons parfois. Dans LE VIDE, ce sont des gens normaux, donc ils utilisent un moyen banal: la télé. Dans HELL.COM, ce sont des riches puissants, donc ils utilisent leur argent pour se payer des plaisirs hors du commun. Je n’ai rien contre la télé, contre internet et ces choses. Tout est dans le dosage, tout est dans l’utilisation.
#5
SB – Les éléments d’enquête policière sont particulièrement développés dans tes romans comme LE VIDE ou LES 7 JOURS DU TALION (on peut même ajouter des éléments médicaux et pharmaceutiques dans ce dernier). Comment réalises-tu tes recherches lorsque tes récits comportent des données aussi techniques?
PS – Oh comme tout le monde, j’imagine. Je me trouve des spécialistes dans le domaine et je les interroge. Je déteste cette étape dans l’écriture, lorsque je dois faire de la recherche. Moi, j’aime créer, inventer, je ne suis pas un théoricien ou un chercheur. Mais pour être crédible, je n’ai pas le choix, il faut savoir de quoi on parle.
#6
SB – En 2007 est paru ton premier roman jeunesse, SEPT COMME SETTEUR. Est-ce plus délicat de construire une histoire d’épouvante lorsqu’elle est destinée à un jeune public?
PS – Pas du tout. C’est très semblable. Je pense à une bonne histoire, je fais un plan, le déroulement narratif est semblable, je veux une bonne fin… Les gens croient que je dois me retenir, avec mes livres pour enfants, pour ne pas être trop violent, mais c’est faux. Je n’ai pas à me retenir puisque l’idée d’être très violent ne m’effleure même pas l’esprit lorsque j’écris un roman jeunesse. Je n’ai pas envie de décapiter un enfant, je ne suis pas malade à ce point, quand même! :-)
#7
SB – Côté cinéma d’horreur, qu’est-ce qui t’as inspiré dernièrement? Es-tu même un fan du genre?
PS – J’ai une relation amour-haine avec le cinéma d’horreur car, comme je le disais plus haut, c’est tellement facile de faire n’importe quoi. Je trouve que ce cinéma est assez décevant depuis quelques années. Les Américains tentent de faire du cinéma trash comme dans les années 70, mais c’est rarement réussi. Le torture porn des dernières années est trop cool, trop léché et trop caricatural pour être vraiment dérangeant et troublant.Il y a des exceptions,bien sûr,mais surtout à l’étranger,comme [REC],L’ORPHELINAT ou THIRST. Là, on sent une volonté de créer une vraie ambiance. Les asiatiques, en général, vont loin là-dedans…
#8
SB – Lorsqu’on adapte l’un de ses romans pour le cinéma, c’est difficile d’y apporter les changements nécessaires, d’en sacrifier ou d’en modifier certains passages?
PS – C’est difficile parce que ce qui marche dans un livre ne marche pas nécessairement dans un film, et rendre cinématographique un livre, c’est un job de fou. Le cinéma, c’est l’art du compromis, alors qu’en littérature, il n’y a jamais de compromis.
#9
SB – L’adaptation de SUR LE SEUIL a fait beaucoup jaser lors de sa sortie en salle, en 2003. Sept ans plus tard, que retiens-tu de cette première expérience au cinéma?
PS – J’apprenais un métier, celui de scénariste. Quand je revois le film, je trouve ça difficile, je trouve que le scénario est plein de maladresses. Mais, pour une première expérience au cinéma, c’est pas si mal. J’aime beaucoup la fin. Mais j’ai appris beaucoup depuis.
#10
SB – Est-ce que l’orchestration des scènes de torture dans l’adaptation de LES 7 JOURS DU TALION vous a, à toi et Podz, donné beaucoup de fil à retordre?
PS – Pas vraiment. Enfin, oui, un peu, mais on savait ce qu’on voulait. Une fois qu’on a décidé de les faire, nous n’avons plus vraiment hésité. Tout le monde travaillait dans le même sens. On savait qu’on faisait quelque chose qu’on n’avait jamais vu au Québec, mais cela nous stimulait autant que ça nous angoissait. On se disait qu’au montage, on pourrait en enlever si c’était trop. Finalement, on a tout gardé! :-)
#11
SB –Daniel Roby (LA PEAU BLANCHE) avait au départ été annoncé comme réalisateur de l’adaptation cinématographique d’ALISS, mais on apprend récemment que c’est toi-même qui en assureras la réalisation. Comment as-tu finalement hérité du boulot? As-tu toujours voulu testé tes talents en tant que réalisateur?
PS – J’ai toujours voulu réaliser. Quand Daniel est parti à cause de plein de raisons complexes (mais moi et lui ne sommes vraiment pas en chicane), j’ai demandé à le réaliser et on a accepté. J’ai toujours voulu réaliser ALISS moi-même, mais à l’époque, je n’avais pas assez confiance. Maintenant, c’est comme si on me donnait une deuxième chance, et cette fois, pas question de la laisser filer. Maintenant, c’est clair: ou je réalise ALISS, ou personne ne le réalise. Tout simplement.
#12
SB – Ton personnage de Michelle est présent dans beaucoup de tes romans, parfois comme personnage déterminant, parfois en clin d’œil. Tu annonçais d’ailleurs sur ton site internet que notre Reine Rouge ferait peut-être l’objet d’une série web! Peux-tu nous parler davantage du projet?
PS – On va faire une série qui va expliquer ce qui est arrivé à Michelle entre 5150 et ALISS. Des capsules de six ou sept minutes qui vont montrer son évolution. Le Web nous permet d’aller plus vite, sans censure, sans comité.Liberté totale.Mais on n’a pas une cenne.? On n’est rendu à cette étape, on cherche de l’argent. Mais argent ou non, on va le faire quand même parce qu’Olivier [Sabino], le producteur, est un passionné.
#13
SB – Des projets d’adaptation sont aussi prévus pour LE VIDE et SEPT COMME SETTEUR, sans oublier la publication de ton second roman jeunesse à la fin de l’été et du roman Contre Dieu cet automne.Tu travailles aussi présentement sur un scénario original. Où en est le développement de ces projets? Aurais-tu un scoop pour nos lecteurs?
PS – Les scénaris avancent lentement, comme toujours. Maintenant, je travaille sur une série de romans. Ça se passera dans un cégep en région. Beaucoup de sang, de sexe, de trash mais aussi beaucoup d’humour. Je veux m’amuser, je veux m’éloigner un peu des briques de 600 pages. Des petits romans de 200 pages, en une série, ça va me faire du bien. J’ai beaucoup de plaisir à faire ça. Premier tome en 2011. Ça va être un peu comme ONIRIA et ALISS mélangé, mais en plus drôle, très huitième degré…
Consultez le site web officiel de Patrick Senécal. Par ailleurs, le site de la websérie LA REINE ROUGE prévu pour le printemps 2011 a été mis en ligne tout récemment au www.reinerouge.tv où l’on nous promet un premier teaser le 9 juillet prochain.