Jean-Jacques Beinex ,la bédé vous l’avez déjà traitée ? (Beineix a sorti le deuxième tome de sa bande dessinée L’affaire du siècle en début d’année, ndlr.)
Non. Vous savez je ne suis pas trop l’actualité de la rubrique BD, mais en même temps je crois que l’équipe BD n’a pas vraiment adhéré.Le monde de la bédé a été très hostile parce qu’on venait du cinéma. Il y avait des choses justes, mais en même temps...
Mais vous avez l’habitude des hostilités.
Oui (dit-il, pensif). Mais en même temps, la critique a été pire que jamais. Mais ils se sont trompés d’adresse. Je n’ai pas dit mon dernier mot.
En bédé ?
C’est mal me connaître, je ne suis pas quelqu’un qui abdique. Au contraire, ils m’ont même galvanisé. Il y avait tellement de choses injustes et non rigoureuses dans le procès qui nous a été fait, même vis-à-vis de notre dessinateur. J’en lis des bédés, j’observe, je lis des critiques de bédés. J’ai vu ce que les critiques peuvent écrire. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que j’ai tout noté, et je m’en occuperai en temps et en heure, juste pour le plaisir dialectique de démonter un système, voir comment se font les rumeurs, ce qu’est un spécialiste, pourquoi il y a tant de radicalité, et pourquoi on n’avance pas plus.
-Après plus de dix années d'assistanat, comment s'est opérée votre entrée dans le métier ?
Et bien au cours de ces douze années passées à monter chaque échelon de l'assistanat, c'est à dire tout d'abord troisième assistant, puis second assistant et enfin premier assistant ou assistant-réalisateur, j'avais fait le tour de la question. Il faut savoir qu'à cette époque ça marchait comme ça, ce n'est pas comme maintenant où certains réalisent un court ou un long métrage sans aucune expérience préalable. A l'époque vous étiez obligé de commencer tout en bas de l'échelle. De plus être assistant ça voulait dire savoir tout faire, gérer les plannings, les techniciens, préparer le matériel, etc. Au bout d'un moment j'en avais fait le tour et je me sentais prêt. J'étais pourtant bien payé, très bien même, mais le désir de réaliser mes propres films était plus fort. Certains restent assistant-réalisateur toute leur vie, pour ça il ne faut pas être frustré, ça peut être très dur à supporter. Moi je voulais prendre des risques. Après L'animal de Claude Zidi en 1977, j'ai passé un an à monter mon premier projet de court-métrage, Le chien de Monsieur Michel. J'en avais bavé puis j'ai passé une année sans rien faire alors j'ai refait un film en tant qu'assistant, mais ce fut celui de trop. Mon premier court-métrage c'était un peu faire mon chef d'oeuvre, au sens du campagnonage, c'est-à-dire une oeuvre réalisée par vos soins qui soit comme une synthèse de tout le savoir-faire acquis durant toutes ces années. Un aboutissement de l'apprentissage.
-Qu'avez-vous appris des réalisateurs avec lesquels vous avez travaillé ? Certains ont-ils modifié profondément votre point de vue sur le métier ?
Chaque réalisateur m'a apporté quelque chose, je n'ai pas un exemple plus significatif qu'un autre. J'ai de grands souvenirs sur chacun des tournages auxquels j'ai participé.
-Dans votre filmographie j'ai remarqué que vous aviez travaillé pour Jerry Lewis en 1972 pour The day the clown cried...
Oui, c'est un film que peu de gens connaissent. Jerry Lewis n'a pas réussi à le distribuer tout de suite, il a dû attendre quelques années je crois. Mais c'était un tournage très court, une dizaine de jours sur Paris. J'ai été impliqué sur ce projet par le chef-op du film que je connaissais. Jerry Lewis, c'est un véritable monstre de scène, il faisait son show à chaque instant, il ne s'arrêtait jamais. Là j'ai appris combien un réalisateur pouvait se mettre en scène.
Vous aimez bien répondre à vos détracteurs.
Oui, c’est peut-être un tort. Peut-être que je perds du temps, mais en même temps j’en gagne peut-être.
Revenons à votre actualité immédiate, la Nuit & Masterclass au Grand Rex. Comment est né ce projet ?
Jean-Jacques Beineix : A vrai dire je n’y suis pour rien.
Mélanie Alves de Sousa (son attachée de presse) : Je peux répondre pour Jean-Jacques. Il n’y est pour rien. Dark Star a monté ce projet. On voulait commencer en mai ou en juin, les vingt ans de 37°2 le matin sont arrivés. Comme on travaille régulièrement avec Jean-Jacques et que c’est un cinéaste qu’on aime, on s’est alors dit pourquoi ne pas faire la première à l’occasion des 20 ans de 37°2, qui est un grand film populaire, et de proposer la version intégrale que le jeune public n’a pas vue.
La Nuit & Masterclass va vous donner l’occasion de toucher un nouveau public.
Ça, on verra. Je le souhaite, bien entendu. Idéalement, j’aimerais que ce soit le Bal des Débutantes. Qu’il n’y ait que des filles de vingt ans, car cette nuit, c’est un peu la leur. Mais il y aura également plein de gens de 30/40 ans qui vont avoir envie de se souvenir, des gens qui ont vécu des histoires d’amour avec 37°2 le matin. Ce film a changé la vie de certaines personnes. J’en suis moi-même le premier surpris. Mais en même temps, je ne le suis qu’à moitié, puisque certains films ont changé la mienne également. Il ne faut pas sous-estimer le rôle du cinéma dans notre société.
J’ai moi-même 32 ans. J’ai grandi avec votre œuvre. Dans les années 80, c’était alors votre grande époque. Vous enchaîniez les films. Diva, votre premier long, reste probablement le plus beau à mes yeux, l’œuvre charnière qui marque la grande entrée du cinéma français dans les années 80. Pourtant, c’est le grand absent de cette soirée. Est-ce dû à un problème de droit ?
C’est très simple, autant en parler. (Il prend un ton grave.) Si cette nuit est possible, c’est grâce à l’élégance d’un monsieur qui s’appelle Nicolas Seydoux. Pourtant, ce n’est pas faute de m’être battu avec les gens de Gaumont. A une époque, on s’est jeté les meubles et les chaises à la figure. On a divorcé, on s’est quittés... Mais Gaumont, cela reste Gaumont. Et à la tête de cette major française, il y a un monsieur qui s’appelle Nicolas Seydoux, un gentleman. Et puis, il y a un autre film qui s’appelle Diva, un succès tout aussi important que celui de 37°2, un succès mondial, qui a changé cinq fois de propriétaire. Il y a eu Irène Silberman, puis Serge Silberman, puis Lumières, la Caisse des Dépôts, puis UGC DA, puis Canal Images. Et le film n’a pas cessé de se détériorer et d’être vendu comme des petits pois. Packagé comme au marché aux esclaves, vous savez, quand on mettait une belle fille ou un beau mec en avant et qu’on vendait plein de gâteux avec. Cela a été horrible ce qu’on a fait à ce film ! Et le plus formidable, c’est que "le pharmacien", le patron de canal qui vient de la pharmacie, a re-mixé le film, sans mon autorisation. (Une mention spéciale à Bertrand Meheut, le PDG de Canal Plus qui vient d’Aventis, ndlr.)
Un DVD de Diva est déjà disponible en France...
Oui, dans lequel il est dans sa version française, mais aux USA ils ont donné le droit à une société américaine de re-mixer la bande son. Et pour que cela se fasse Canal Images a dû donner les éléments pour permettre un tel re-mixage, sans mon autorisation. Ce sont donc eux contrefacteurs. Il y a une contrefaçon !Comment voulez-vous qu’à notre époque on demande aux jeunes de ne pas télécharger après ! On fait de grandes campagnes contre la contrefaçon alors qu’une boîte comme Canal Images est elle-même contrefactrice. Je suis désolé, il y a quelque chose qui ne va pas. C’est la raison pour laquelle nous sommes en procès. Et je ne lâcherai pas l’affaire, car c’est une question fondamentale de respect des œuvres. Ce combat, je ne le mène pas seulement pour moi.
Diva est un film ou l’on parle justement de l’œuvre, du copyright, de la duplication. C’est le sujet même du film ! (Il s’énerve.) Et ce studio va donner l’autorisation aux Américains de re-mixer en 5.1 !!! Et comment on fait du 5.1 avec des éléments mono. Vous pouvez m’expliquer cela ? Comment fait-on ?!!! C’est mentir aux acheteurs. On met 5.1 stéréo sur la jaquette alors que ce n’est pas de la stéréo au sens propre. C’est un artifice qui fait illusion et qui dénature complètement la bande sonore. Canal Plus est une société française, donc de droit français, et s’il y a quelqu’un quelque chose qui est bien incessible et inaliénable, c’est le droit moral de l’auteur. Or ici, il a été bafoué ! Et en plus on a menti et on a trafiqué. Alors on va devant le juge et le juge va dire le droit.
Et donc si le film est absent de cette soirée, c’est à cause du "pharmacien". Et si le film est absent du coffret qui va sortir, c’est encore à cause de lui et de tous ces semblables qui sont en train de foutre en l’air des siècles de savoir et de connaissances par appât du gain. Alors il faut que de temps en temps il y ait quelqu’un qui se lève et qui dise non, cela suffit. Quelqu’en soit le prix. Alors comme je ne suis pas quelqu’un qui va dans la rue, qui brûle les voitures, et bien je vais devant les tribunaux.
Tout ce que vous me dites est frustrant. Diva, c’est justement le film par excellence qu’on aimerait revoir dans des conditions optimales.
Alors faites savoir ce qui se passe. C’est quand même un cas d’école. On n’a pas le droit de faire ce qu’ils ont fait. Mais en plus ce qui est intéressant, c’est comment ils l’ont fait et comment ils se justifient, car les raisons qu’ils invoquent sont pathétiques. C’est pour ça que je ne veux pas les lâcher, et je ne les lâcherai pas. Assez parlé d’eux !
Exactement, parlons de votre coffret DVD qui va sortir en fin d’année. Pour quelle raison la plupart de ces films sont restés inaccessibles aussi longtemps.
C’était dû malheureusement au différend qui m’opposait à Gaumont. Ces derniers ne voulaient pas les sortir. Ils considéraient que c’était des films qui n’avaient pas fait suffisamment d’entrées et qu’ils n’en valaient pas les frais. C’est ce qu’on m’a écrit.