Pour ceux qui n'auraient jamais vu le film, La Forêt d'émeraude raconte le destin amazonien de la famille Markham. Bill Markham, âgé de quarante ans, veut retrouver son fils, Tommy, kidnappé à l'âge de sept ans par la tribu des Invisibles. Après dix ans passés dans la jungle, Tommy est devenu Tomme (prononcez tômmé), le fils du chef des Invisibles, celui qui lui succédera. Il est amoureux de Kachiri et l'enfant qui vit dans son corps est sur le point d'être mis à mort au cours d'une cérémonie incluant une prise massive de drogue hallucinogène. Evidemment, Bill Markham finira par retrouver Tommy/Tomme, et chacun d'eux verra sa vie changer du tout au tout.
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Ce qui n'aurait pu être qu'une apologie post-hippie (le film date de 1984) du retour à l'« état de nature » se transforme assez rapidement en une magnifique réflexion sur l'identité, l'appartenance à un territoire, la survivance (impossible) de sociétés préindustrielles. Au fil des pages, Holdstock, et cela ne surprendra personne, s'intéresse principalement à la forêt pluviale, à ses mœurs et à ses mythes. Bien sûr, que ce soit dans le film ou dans le livre, Pallenberg (scénariste), Boorman (réalisateur), et Holdstock (novélisateur) prennent fait et cause pour les Invisibles, pour Tomme et la belle Kachiri à la peau cuivrée…
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mais attention, même si les Blancs sont (pour la plupart) ignobles, même si un certain idéal à la Rousseau scintille dans le lointain, les Féroces rôdent et, comme chez Lévi-Strauss, les tropiques sont — bien souvent — tristes, moites, dangereux… et parfois cannibales. Les choses ne sont pas aussi tranchées (ou naïves) que l'on voudrait bien le croire (la nature est dangereuse, la société primitive est par essence injuste car penchant vers l'harmonie et non vers l'équité) et chacun (Markham, son fils, les Féroces, les Blancs) possède de réelles motivations, tangibles, jamais gratuites.