Extraits de L'ALLIGATOGRAPHE
...Disons donc que le film est susceptible d'éveiller en vous ce genre de masturbation du cervelet. Woody Allen fait un cinéma introspectif qui laisse difficilement indifférent, il suscite la réflexion. C'est déjà un point sensible qui dénote une certaine habileté à transformer un récit particulier, des personnages distincts et des recherches égocentriques en des moteurs de réflexions accessibles à un grand nombre de personnes, d'une portée universelle en somme.
La malin pourrait facilement livrer une œuvre tout aussi profonde par le biais d'une étude de mœurs ou de longues discussions certes édifiantes mais vite emmerdantes.(l'épouvantable INTERIEURS !!) Or, Allen pare son discours de jolis atours que ce soit sur le plan formel avec un énorme travail sur la photographie mais également sur le cadre. Quant à sa tonalité d'ensemble, elle s'aventure sur un style dont il est définitivement l'un des plus savants artistes, l'humour.Entre beauté des images et saveur des dialogues.
Le film ne peut pas être ennuyeux une seule seconde. Moi qui suis si friand et attentif au travail des chefs-opérateurs, je dois avouer que j'ai souvent pris un sacré panard avec l'incroyable ouvrage de Gordon Willis que ce soit sur les intérieurs ou les extérieurs. Les jeux d'ombres et lumières partagent l'espace entre les individus, les mots s'incrustant dans un lieu approprié à l'intérieur de l'image.Je pense également à cette intelligente faculté à utiliser toute ta capacité du cinémascope.
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Là encore quand l'histoire d'amour entre Allen et Keaton commence à péricliter le cinémascope les sépare d'ores et déjà, l'un confiné sur la gauche, l'autre isolée sur la droite, chacun son plan et chacun son espace dans le cadre.La grande ville ne cesse d'accoler des gens séparés qui croient être réunis. Leurs égocentrismes réciproques s'entrechoquent, les séparent aussi sûrement que l'abondance de la ville leur donne l'illusion d'être ensemble. Les personnages ne vivent finalement que pour eux-mêmes et la satisfaction de leurs désirs.
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Les atermoiements de Woody Allen apparaissent dès lors plus comme des caprices infantiles. Le plus vieux n'est pas le plus sage. La petite Hemingway du haut de ses 17 printemps peut être à la fois la plus pure dans son attachementet la plus pragmatique à la fin du film. Cet écart vaut bien un dernier sourire de Woody Allen.Cependant le regard posé sur ces personnages n'est jamais empreint d'une quelconque condescendance, ni même n'exprime un jugement de valeur.
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Ils sont maladroits, un peu gourds. Leurs discours d'êtres cultivés ne leur servent pas vraiment à grandir mais bien plutôt à cacher leurs lacunes. A ce propos, le scénario ne se moque jamais. Il en ressort beaucoup d'humanité. Loin d'être insupportables, ces gesticulations sont drôles et touchantes.