La critique de TV Classik
Manhattan est une forme d’autoportrait, de confession, pour Woody Allen. Après Annie Hall et Intérieurs, le cinéaste new-yorkais poursuit dans une veine intimiste, bien éloignée des bouffonneries si réjouissantes de ses débuts. Avec ses dialogues ciselés, ses personnages féminins magnifiques, la mélancolie et la tristesse qui émanent du film, Allen entre de plein pied dans la cour des plus grands.
*
Manhattan est pétri des inquiétudes de son créateur. Mais derrière les désenchantements, les tristesses amoureuses, les angoisses existentielles, la ville de New York est là qui insuffle au film une force vitale qui permet aux personnages de survivre. C’est un véritable chant d’amour à la ville que réalise Allen, un poème porté par les sublimes mélopées de Gershwin. Manhattan c’est aussi la photo de Gordon Willis, d’une sobriété, d’une justesse de chaque instant.
*
Le noir et blanc ne sert pas à magnifier New York (en a-t-elle seulement besoin ?), bien au contraire. Sa texture charbonneuse, les éclairages, nous rendent la ville encore plus tactile, réelle. Pas d’effets de manche mais un dépouillement qui confère au film une aura unique, qui permet aux personnages de vivre totalement dans le cadre, de ne pas être relégués au second plan ou au contraire d’être placés en avant. Au-delà de cette ville qu’il chérit tant, Woody Allen célèbre la beauté des arts et de la vie.
*
Dans la plus belle scène du film, il dicte à son magnétophone tout ce qui fait le prix de la vie : Groucho Marx, Mozart, Cézanne, Louis Armstrong... Après Annie Hall, Allen reprend son personnage de Schlemiel, l’intellectuel juif new-yorkais présent dès ses premières œuvres et qu’il ne cesse d’approfondir de film en film. Il mêle à la perfection le tragique et le comique de son personnage. Isaac Davis est un privilégié. Il navigue avec aisance dans l’intelligentsia new-yorkaise, il est d’une condition aisé, il est reconnu professionnellement.
*
Mais rien n’empêche, Isaac est marqué par une série d’échecs amoureux, par un égotisme qui le pousse vers la solitude. Il est tiraillé entre le désir de se fondre dans la communauté Wasp et de marquer sa différence, entre fonder une famille et son incapacité à partager la vie de quelqu’un. Bien sûr prendre pour cadre la bourgeoisie new-yorkaise ne peut attirer sur Allen que les quolibets, qui vont de pair avec l’éternel laïus sur le fait qu’il fasse toujours le même film. C’est dénier la nature universelle des personnages qu’Allen met en scène.
*
La finesse de ses portraits, de son analyse, touche directement au cœur chacun d’entre nous. Profondément humain, visuellement magnifique, drôle et incisif, poignant, Manhattan est l’un des plus grands chefs-d’œuvres d’un des cinéastes les plus importants qui soit. (et pourtant le cinéaste-lui même-dénie ce film qu'il déteste...(?)
Olivier Bitoun (merci pour ce texte enthousiaste)