En tant que « jeune » réalisateur, quelles ont été vos influences ?
Quand j'ai commencé à étudier la comédie, à une époque qu'on considère aujourd'hui comme l'âge d'or - on ne le savait pas alors -, je suis allé à New York en 1958. Et il y avait cette Nouvelle Vague, française, italienne, britannique...mais seulement deux petites salles de l'Upper West Side en diffusaient les films. Nos camarades acteurs nous disaient « Il faut que tu vois Truffaut », « Qui est Truffaut ? », « Il faut que tu vois Ingmar Bergman », « Qui ça ? », « Il faut que tu vois Visconti, Fellini... » Et, pour moi, cette introduction au cinéma n'a jamais été égalée. Je pensais, ce matin, à Persona de Bergman. C'est le premier film qui m'a laissé totalement désorienté, perplexe, je n'étais pas sûr de l'avoir bien compris. Je suis sorti de la salle de cinéma et j'ai éclaté en sanglots. Je n'ai jamais oublié cela, le fait que l'art puisse vous atteindre émotionnellement et non intellectuellement et, d'une certaine façon, être encore plus puissant ainsi.
Vous êtes Américain mais avez réalisé une merveilleuse comédie britannique !
Sans faire d'effort ! Il se trouve simplement que le scénario a été écrit par un Anglais, Ronald Harwood et a un casting britannique. Mais je ne me suis pas dit que je devais réaliser un film britannique parce que mes influences sont américaines : Howard Hawks et Billy Wilder. Howard Hawks est le premier réalisateur à avoir maîtrisé le rythme dans les dialogues, à avoir montré des acteurs s'interrompant les uns les autres. Dans la vie réelle, on n'attend pas que quelqu'un ait fini de parler pour intervenir, et c'est ce que je voulais pour mon film. Si quelqu'un venait me voir et me disait « De quoi parle ton film ? » et que je répondais « Oh, c'est sur des vieux chanteurs d'opéra dans une maison de retraite »...Il y aurait de quoi se flinguer ! On doit trouver le moyen de retenir l'attention du public, de l'empêcher de se dire "Qui veut du pop-corn ?" pendant le film. Sur mon script, j'avais écrit ces mots de Billy Wilder : « Si tu veux dire la vérité, tu as intérêt à être drôle sinon ils te tueront. »
Il y a beaucoup de divas dans votre film. En avez-vous beaucoup croisé dans votre carrière ?
Oui. Mais une diva est quelqu'un qui a un talent extraordinaire et qui en est conscient. Avoir un ego est capital quand on est acteur. Dans mon cas, cela a toujours été un peu différent. J'ai passé dix ans à faire des lectures et à passer des auditions. Et je m'entendais dire invariablement : merci, au revoir et au suivant! Même chose pour mes amis Robert Duvall et Gene Hackman. Bob Duval travaillait à la poste de minuit à huit heures du matin, Gene était déménageur et j'étais serveur. Mais on sentait qu'on était bien meilleurs acteurs que ceux qui décrochaient les rôles. Pour une bonne raison, et c'est ce que je continue de penser : plus un acteur est bon, pires seront ses auditions. Nous ne sommes pas des chanteurs ou des danseurs. Au moment de l'audition, on n'a pas encore trouvé le personnage. Ceux qui ont le job dès l'audition ont déjà le personnage mais ne le feront jamais évoluer.Il faut être créatif et original même si c'est plus difficile.C'est ce que j'inculque à mes enfants qui sont écrivain, peintre et acteur.
Vous en êtes l'exemple vivant !
Oui, mais c'est grâce à un réalisateur, Mike Nichols qui m'a confié un rôle à contre-emploi dans Le Lauréat. Dans le roman, le personnage avait la beauté de Robert Redford. Avant la sortie du Lauréat,Mike Nichols a montré le film à des pontes de Hollywood qui lui on dit : "Quel dommage! Vous auriez fait un film brillant si vous n'aviez pas fait cette erreur de casting" Mike Nichols était en avance sur l'époque, il avait compris que le public ne voulait plus de beaux gosses blonds aux yeux bleus. Ils voulaient un type normal.
Et avec Le Lauréat, vous accédez à la célébrité...
Mais, je ne suis pas certain que cela ait été plaisant. Je ne m'attendais pas à être célèbre. Je n'y avais même jamais pensé. On voulait travailler en tant qu'acteur et arriver à payer notre loyer. C'est tout.
Qui est Dustin Hoffman dans les années 60 ?
Avant Le Lauréat en 1967, j'avais une arrogance qui était le propre de tous les gens de mon âge versés dans l'art. On était des « artistes ». C'était l'époque de Bob Dylan et de Jack Kerouac. Et si vous aviez du succès cela signifiait que vous étiez un vendu ! Ceux qui étaient nommés aux Oscars n'allaient pas à la Cérémonie. Ou si on avait un rôle dans un soap opera ou dans une pub, on ne le criait pas sur les toits. Alors quand j'ai eu du succès, quelque chose à l'intérieur de moi me disait que j'avais perdu mon âme. Et je n'ai pas travaillé pendant un an. J'ai refusé tous les scénarios avant Midnight Cowboy parce que ce film était de l'art.
Dans les années 70, vous devenez une grande star avec Little Big Man, Les Chiens de paille, Les Hommes du président, Marathon Man...
Oui, j'étais une grande star mais avec la célébrité viennent les compromis. Et c'est là que l'ego entre en jeu. J'ai combattu le plus possible le fait d'être une star de cinéma. Mais lorsqu'on commence à découvrir, à sentir ce que le public aime en vous on lui donne ce qu'il veut. Et j'ai commencé à faire des compromis. Stephen Frears alors qu'il allait diriger son premier long-métrage était allé chercher conseil auprès de John Huston. Huston lui avait demandé combien il y avait de jours de tournage. Frears avait répondu 32. Huston a répliqué: « 32 jours de tournage c'est autant de compromis »
Et du début des années 80 à aujourd'hui, quels ont été les moments importants?
Puisque vous êtes une excellente thérapeute, je vous livre une image qui me vient à l'esprit. J'avais fait un mauvais mariage avec une danseuse de ballet dans la troupe de Balanchine. Cette union nous a donné une merveilleuse fille. Quand nous nous sommes séparés, j'ai vécu dans la vie ce que je vivais sur le tournage de Kramer contre Kramer, un divorce. Ma vie a alimenté mon travail. J'ai pu extérioriser toute ma souffrance. Depuis 36 ans, je suis heureusement marié à Lisa.
Même si vous êtes une légende du cinéma, est-ce difficile de trouver des rôles ?
Merci pour la légende! Mais, oui, c'est très dur à 75 ans. En Europe, il y a une tendance à donner des rôles principaux à des vieux. Mais à Hollywood, passé 50 ans, c'est fini! On reste ad vitam eternam un second rôle. Le seul moyen d'y échapper est de jouer dans ses propres films comme Robert Redford ou bien de porter un revolver. Il n'y a pas d'âge limite pour ça! (Rires).
Allez-vous tourner un nouveau long-métrage?
Vous avez un bon script pour moi ?